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démarche artistique

Publié par Emmanuel ALBRAND

Démarche et recherche artistique

Voilà 15 ans que j'habite Aspres sur Buëch, au carrefour des départements des Hautes – Alpes , de la Drôme et de l'Isère. J'arpente cette vallée à la manière d'Henri David Thoreau (Walden) en ce qui concerne la découverte d'un territoire, ou comme notre contemporain Kenneth White avec ce sens de la géopoètique.

Le Buëch, rivière en « tresses » qui change et sort de son lit au grès des saisons, charrie les alluvions et roule les galets, descend depuis le torrent de Lus la Croix Haute et s'étale jusqu'à finir sa course en embrassant la Durance à Sisteron.

C'est là, dans ce lit bien bordé, ordonné de l'été ou défait et en vrac par les pluies d'automne ainsi que du printemps et de la fonte des neiges, que mes pérégrinations m'amènent aux découvertes naturelles qui seront le sujet principal de l'art qui suivra de retour à l'atelier.

Ces pierres poursuivent en moi un chemin à l'humble manière de ce qu'est le végétal et l'arbre chez Giuseppe Penone, l'aventure de toute une vie.

Au départ donc, ces curiosités issues de découvertes fortuites (bien qu'ardemment recherchées) font partie du champs des œuvres spontanées et incréées présentes dans la nature. Ce sont ces œuvres « acheiropoiètes » (du Grec achéiropoietos « non fait de main d'homme ») ces rencontres esthétiques, que le découvreur émerveillé, immanquablement, aura le désir de faire partager.

Après le lent travail du temps et des éléments naturels, un long processus de mûrissement du regard est nécessaire afin de dévoiler, rendre lisible, ce qui de prime abord avait retenu l'attention du collecteur solitaire ; souvent cachée, l'aiguille n'en était pas moins brillante dans la meule de foin.

Une mise en scène adéquate, parachève un travail silencieux, pour mieux donner la parole à l'objet, et du mutisme aller vers un sens où l'acte de dire (des dires) trouvera un aboutissement dans le « ça me fait penser …. » du spectateur.

Mon travail a ses racines dans l'art du Suiseki japonnais, pierre travaillée par les éléments naturels, qui vient de chine où il apparaît il y a plus de deux mille ans. Il se développe dans la culture chinoise sous le nom de l'art des pierres des lettrés (gongshi).

Au Japon se trouve aussi les Ishigami (littéralement « pierre piégée ») c'est le nom d'un objet (okimono) composé d'une racine enchâssant une pierre.

Au cours de sa croissance le bois a enveloppé et piégé la pierre. Ces curiosités étaient très prisées par les lettrés à la fin de la période Edo et au cours de l'ère Meiji.

L'art de la pierre des lettrés, du Suiseki ,est une porte ouverte à un chemin spirituel, où contemplation est le maître mot. En occident ces « pièces rares » étaient conservées et collectionnées au sein des cabinets de curiosités.

Ramasser une pierre, c'est se faire arrêter par elle comme nous le précise André Breton : c'est donc sans les arrêter le moins du monde que les pierres laissent passer l'immense majorité des êtres humains parvenus à l'age adulte, mais ceux, que par extraordinaire elles retiennent il est de règle qu'elles ne les lâchent plus. »

Un autre « mordu », immense poète , prolixe sur les pierres, nous aide à en comprendre une partie du mystère : « la mer, l'inlassable goutte d'eau, le vent, qui peuvent attendre , qui ne sont pas comme l'homme contraints de se hâter, assurent aux corps qu'ils caressent et qu'ils usent, le profil le plus pur, le plus pauvre aussi, mais le seul véritablement nécessaire. Dans ce long acquiescement, dans cette ultime misère, se dissimule assurément une des formes concevables de la perfection. » Roger Caillois (pierres)

Voilà l'esprit de ce cabinet de curiosités du Buëch. Comment, au vue de ces « témoins » ne pas s'interroger sur notre rapport au temps, le processus de naissance des roches métamorphiques vieux de plusieurs centaines de millions d'années,

l' inchiffrable période d'érosion, de taille, polissage et émergence des formes, la croissance indéfectible de la racine, saison après saison, vie après vie...

indubitablement la matière physique rend possible en nous la germination d'une métaphysique, et nous permet de trouver une place au sein de la beauté du monde.

À propos

blog d'art d'emmanuel ALBRAND